LINGUISTIQUE - Sociolinguistique

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LINGUISTIQUE - Sociolinguistique
LINGUISTIQUE - Sociolinguistique

Le terme de sociolinguistique date, semble-t-il, des alentours de l’annĂ©e 1960; auparavant, on parlait de sociologie du langage pour dĂ©limiter le mĂȘme type d’investigation. Le problĂšme que pose ce vocable est de savoir s’il recouvre un objet scientifique propre, distinct, par exemple et d’abord, tant de celui de la linguistique que de celui de la sociologie. Si l’on accepte de dĂ©finir le concept de sociolinguistique comme dĂ©signant l’étude de rapports entre langage et sociĂ©tĂ© et vice versa, d’autres questions surgissent: quelle est la diffĂ©rence entre ce concept et celui d’ethnolinguistique (par exemple, lorsqu’un chercheur amĂ©ricain Ă©tudie le systĂšme des dĂ©nominations des espĂšces botaniques dans une civilisation des Philippines)? Ou bien avec celui d’anthropolinguistique (qui semble ĂȘtre Ă  la fois le synonyme du premier terme et la somme des deux termes français ci-dessus)? Ou encore avec celui de gĂ©ographie linguistique, ou de linguistique gĂ©ographique , dans la mesure oĂč, dĂ©crivant la situation spatiale des langues, cette discipline est amenĂ©e, soit pour dĂ©crire, soit pour expliquer, Ă  faire entrer en jeu des facteurs sociaux tels que dominance politique, prestige culturel, courants Ă©conomiques, mouvements de population, clivages par couches ou classes de population? Ou enfin, avec le concept de dialectologie , Ă  propos duquel se posent les mĂȘmes questions. On admettra que, soit par l’objet, soit par les dĂ©marches et les mĂ©thodes, ces cinq termes peuvent se trouver, selon la tradition nationale et culturelle du chercheur, souvent partiellement et parfois largement synonymes.

Dans l’état actuel des travaux, on admettra aussi que la sociolinguistique n’a pas un objet distinct, n’est pas un domaine propre, ni une discipline scientifique autonome Ă  laquelle incomberait la solution des problĂšmes que ni la linguistique ni la sociologie ne pourraient aborder par leurs moyens classiques. Qu’il s’agisse de faits de langage Ă©clairĂ©s plus complĂštement par les techniques sociologiques (comme dans l’étude du bilinguisme), ou plutĂŽt de faits sociologiques Ă©tayĂ©s par une analyse d’indices linguistiques (cf. Labov, in Readings in the Sociology of Language ), on peut penser provisoirement qu’il s’agit lĂ  d’un bon exemple de travail pluridisciplinaire, oĂč les deux disciplines, opĂ©rant ensemble ou plus souvent successivement, gardent leurs principes et leurs mĂ©thodes autonomes. Le fait que la sociolinguistique ainsi dĂ©limitĂ©e doive bien distinguer les problĂšmes qui se posent Ă  trois niveaux, celui des rapports entre une langue et une sociĂ©tĂ© donnĂ©es, celui des rapports entre langage en gĂ©nĂ©ral et sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral, et celui des rapports entre linguistique et sociologie (ou ethnologie, ou anthropologie), ne modifie pas le caractĂšre foncier de travail interdisciplinaire qui dĂ©finit le mieux actuellement la sociolinguistique.

William Labov, disciple d’Uriel Weinreich, lui-mĂȘme formĂ© par AndrĂ© Martinet, a continuĂ© les travaux de ces derniers. On ne comprend vraiment la parentĂ© profonde de ces trois noms que si l’on prend en compte, et si on a lu de trĂšs prĂšs, la premiĂšre enquĂȘte sociolinguistique de ce type, La Prononciation du français contemporain (1941, 1re Ă©d. 1945) d’AndrĂ© Martinet, rĂ©alisĂ©e avec la collaboration du sociologue Jules Mougin, et le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage rĂ©el (1973). Pour bien connaĂźtre Ă©galement tout le passĂ©, et mĂȘme le prĂ©sent rĂ©cent avant Labov, du concept de situation , comme Ă©lĂ©ment du sens d’un Ă©noncĂ© linguistique, on se reportera avec profit aux travaux de Claude Germain.

La dĂ©finition mĂȘme du terme de sociolinguistique est Ă  la fois l’instrument et l’enjeu d’une sorte de conflit Ă©pistĂ©mologique, qu’on peut traduire brutalement par la question: Les sociolinguistes sont-ils de «vrais» linguistes? ou encore: La linguistique doit-elle tenir compte des critiques de la sociolinguistique? Il semble que les linguistes de formation soient majoritaires parmi les sociolinguistes; ce qui n’interdit pas de constater que la plupart de leurs travaux relĂšvent plutĂŽt de la sociologie (ou de l’anthropologie) du langage.

Apparu aux États-Unis au dĂ©but des annĂ©es cinquante Ă  propos d’un projet de recherche sur la relation entre langage et statut social (H. Currie, 1952), le terme est utilisĂ© communĂ©ment depuis les annĂ©es soixante pour dĂ©signer un ensemble assez imprĂ©cis, trĂšs hĂ©tĂ©roclite et sans cesse prolifĂ©rant de travaux oĂč se recoupent, pĂȘle-mĂȘle, des directions appelĂ©es ailleurs sociologie du langage, ethnolinguistique, anthropolinguistique, linguistique sociale, linguistique gĂ©ographique, dialectologie, ou encore politique linguistique, psychologie sociale, etc. Cet ensemble forme un tout non cohĂ©rent: il n’est pas unifiĂ©, il n’est pas unifiable. On peut y repĂ©rer au moins douze domaines distincts: standardisation et planification des langues; comportement bilingue et multilingue; stratification sociale du langage; structure de la communication; attitudes envers le langage; ethnographie de la communication; gestique; pidginisation et crĂ©olisation; stylistique; variation linguistique; changement linguistique en cours; analyse du discours. S’il lui fallait regrouper cette diversitĂ©, la sociolinguistique devrait renoncer Ă  se constituer en discipline et abandonner toute prĂ©tention scientifique. Constatant l’usage, il nous paraĂźt inĂ©vitable de conserver l’adjectif sociolinguistique pour n’importe quel Ă©lĂ©ment de ce fourre-tout. Mais il paraĂźt utile de se servir du nom pour briser ce conglomĂ©rat en Ă©tablissant au moins une bipartition. Il y a, d’un cĂŽtĂ©, tout ce qui se situe hors du terrain classique de la linguistique, et qui, laissant Ă  celle-ci le soin d’étudier la machinerie intralinguistique, lui apporte complĂ©ment ou suppplĂ©ment en faisant ce qu’elle ne fait pas (l’étude, notamment, de l’utilisation de ladite machinerie: les usages du langage en sociĂ©tĂ©, en considĂ©rant soit l’acte mĂȘme de l’usager de la langue, soit les relations entre usages et structures sociales). Il convient de distinguer, de l’autre cĂŽtĂ©, des travaux qui se placent au contraire sur le terrain prĂ©cis de la linguistique actuelle (la grammaire des phrases de la langue) mais considĂšrent que la linguistique Ă©choue en partie dans l’accomplissement de ses tĂąches parce qu’elle refuse de prendre en compte la «nature sociale de la langue», dont Ferdinand de Saussure disait pourtant qu’elle est «un de ses caractĂšres internes». Ces recherches dĂ©finissent une vĂ©ritable discipline, qui n’est autre que la linguistique intĂ©grant, pour atteindre ses buts propres, une activitĂ© sociologique thĂ©orique et pratique. Il ne s’agit pas d’une «nouvelle thĂ©orie du langage», mais d’une «nouvelle pratique linguistique qui livre des solutions dĂ©cisives» (Labov). Cette forme spĂ©cifique de linguistique, qui tente de remettre l’étude de la langue sur ses pieds, nous lui rĂ©serverons le nom de sociolinguistique .

Il reste que la sociolinguistique ainsi dĂ©finie ne trouve pas toute faite la sociologie dont elle a besoin; aussi doit-elle elle-mĂȘme la dĂ©velopper, de sorte qu’elle produit nĂ©cessairement des rĂ©sultats intĂ©ressant directement les sociologues: il s’instaure ainsi entre le pĂŽle linguistique et le pĂŽle sociologique des relations permanentes d’échanges. Aussi peut-on dire de la sociolinguistique Ă  la fois qu’elle est une discipline distincte (i.e. la linguistique) et qu’elle bouscule les frontiĂšres disciplinaires.

1. Les précurseurs

Action du langage sur les faits sociaux?

Quand on dĂ©finit la sociolinguistique comme l’étude des rapports entre langue, ou langage, et sociĂ©tĂ©, on peut envisager, ne serait-ce que pour des raisons d’exposĂ© mĂ©thodique, soit une action de facteurs linguistiques sur des faits sociaux, soit au contraire une action de facteurs sociaux sur des faits de langue.

Le premier courant de recherches, qui est loin d’ĂȘtre illĂ©gitime en soi, reste le moins reprĂ©sentĂ© dans les recherches; mais le petit nombre des travaux y est compensĂ© par l’éclat des auteurs et des Ɠuvres. Il s’agit d’abord, dans le deuxiĂšme quart du XIXe siĂšcle, des thĂšses cĂ©lĂšbres et controversĂ©es de Wilhelm von Humboldt. Il prĂ©tendait que toute langue contient en elle-mĂȘme, de par sa structure (innere Sprachform ), une analyse du monde extĂ©rieur qui lui est propre et qui diffĂšre de celle des autres langues. Par consĂ©quent, apprenant une langue, on acquiert en mĂȘme temps par lĂ  mĂȘme une «vision du monde» spĂ©cifique: chaque langue serait un prisme qui nous imposerait une perception dĂ©terminĂ©e du monde non linguistique, y compris le monde social.

Cette philosophie du langage, longtemps nĂ©gligĂ©e plutĂŽt que combattue, a reparu au dĂ©but du XXe siĂšcle avec ce qu’on nomme le courant nĂ©o-humboldtien, surtout reprĂ©sentĂ© par les linguistes allemands (J. Trier et L. Weisgerber notamment), qui s’efforçaient de mieux dĂ©montrer objectivement les intuitions de leur maĂźtre, non sans recourir encore trop souvent Ă  des concepts aussi flous, pour ne pas dire plus, que le gĂ©nie des langues ou mĂȘme quelquefois le gĂ©nie des races ou des peuples, baptisĂ©s «volontĂ© communautaire», etc. Mais l’élaboration moderne la plus originale des thĂšses de Humboldt a Ă©tĂ© fournie par le linguiste amĂ©ricain Benjamin Lee Whorf, qui semble avoir ignorĂ© totalement son prĂ©dĂ©cesseur. Au moyen de sa grande connaissance des langues amĂ©rindiennes, il multiplie les analyses qui tendent Ă  prouver, selon ses propres termes, que «nous dissĂ©quons la nature suivant des lignes tracĂ©es d’avance par nos langues maternelles». Selon ces thĂšses, la langue commanderait donc toute la culture d’une civilisation, qu’elle prĂ©dĂ©terminerait au sens propre du terme. Cette opinion peut produire des faits qui donnent matiĂšre Ă  rĂ©flexion, comme lorsque Émile Benveniste montre que les catĂ©gories logiques de la pensĂ©e grecque sont moulĂ©es sur les catĂ©gories grammaticales de la langue grecque. Mais sous leur forme absolutiste, elles n’expliquent ni pourquoi les langues changent Ă  l’intĂ©rieur d’une mĂȘme vision du monde, ni pourquoi les visions du monde – surtout scientifiques – changent sans bouleverser les structures linguistiques intĂ©ressĂ©es: on continue Ă  dire que «le soleil se lĂšve».

Action des facteurs sociaux sur les langues

L’idĂ©e d’étudier scientifiquement les rapports entre une sociĂ©tĂ© et une langue est nĂ©e, en Europe, dans le sillage de la pensĂ©e durkheimienne, en AmĂ©rique dans celui de l’ethnographie pratiquĂ©e selon la conception de Frantz Boas. DĂšs les annĂ©es 1900, Antoine Meillet met au centre de sa recherche «les causes sociales des faits linguistiques»; il pense, avec excĂšs, que «le seul Ă©lĂ©ment variable auquel on puisse recourir pour rendre compte du changement linguistique est le changement social dont les variations du langage ne sont que les consĂ©quences parfois immĂ©diates et directes, et le plus souvent mĂ©diates et indirectes». Il va jusqu’à s’assigner comme tĂąche de «dĂ©terminer Ă  quelle structure sociale rĂ©pond une structure linguistique donnĂ©e». Ce programme Ă©tait celui d’une thĂ©orie sociologique du langage, dans laquelle la linguistique devenait coextensive Ă  la sociolinguistique encore Ă  naĂźtre. La linguistique ultĂ©rieure pourra bien nuancer de telles formulations, parler de rapports ou de relations, voire d’isomorphisme (cf. LĂ©vi-Strauss, ou Bock in Readings on the Sociology of Language ) entre faits linguistiques et faits sociaux plus volontiers que d’action de ceux-ci sur ceux-lĂ , ou mĂȘme de causes sociales des faits de langue, mais il s’agit bien lĂ  des mĂȘmes tĂąches qu’énumĂ©rait dĂ©jĂ  Meillet.

Lexique et société

Si tous les linguistes et sociologues d’aujourd’hui sont d’accord pour admettre l’existence de rapports entre langage et sociĂ©tĂ©, le dĂ©saccord, ou plutĂŽt le dĂ©sordre, reste grand dĂšs qu’il s’agit de dĂ©crire la nature et l’extension de ces rapports. Toutefois, les conflits ne portent jamais sur les faits de vocabulaire. En effet, c’est le domaine oĂč s’affirment Ă  l’évidence les rĂ©percussions que les faits sociaux ont sur les faits linguistiques, mĂȘme si le cheminement causal en est souvent fort complexe. C’est parce que les Français ont conquis et occupĂ© pendant plus d’un siĂšcle l’AlgĂ©rie que nous possĂ©dons des mots comme gourbi , cagna , kif-kif , etc. C’est par le phĂ©nomĂšne social des croisades que s’explique en français la prĂ©sence de termes comme Ă©mir , coton , calife , etc. L’emprunt du mot Ă©tranger tout brut (cash flow ), le calque (Ă©conomiquement faible , importĂ© et traduit de l’allemand), toutes les interfĂ©rences entre langues en contact, toute Ă©tude d’un bi-ou plurilinguisme fournissent un nombre infini d’exemples de ce type de relation triviale entre langue et sociĂ©tĂ©.

Phonologie et société

Comme les phonĂšmes d’une langue forment des systĂšmes formels oĂč chaque Ă©lĂ©ment est en corrĂ©lation Ă©troite avec d’autres dans 80 p. 100 des cas, on peut penser que les langues en contact s’empruntent moins facilement leurs phonĂšmes respectifs que leurs monĂšmes. C’est ce qui se passe en effet dans l’ensemble. Mais comme chaque systĂšme phonologique, d’une part, ne jouit que d’un Ă©quilibre interne relatif, et que les groupes linguistiques en contact ont, d’autre part, des statuts (politiques, sociaux, culturels) diffĂ©rents, les systĂšmes s’influencent. C’est ainsi que le gallo-roman a inclus dans son systĂšme le phonĂšme /h/ des langues germaniques, dont le h que nous appelons improprement aspirĂ© est la survivance actuelle. C’est ainsi probablement que notre u ([ĂŒ]), ignorĂ© du latin, provient peut-ĂȘtre du substrat gaulois, etc. Ici aussi, il est facile de mettre en Ă©vidence une action des faits sociaux sur les faits linguistiques. Il serait, en revanche, beaucoup moins aisĂ© de montrer, comme quelques linguistes ont parfois tentĂ© de le faire, qu’il existe des corrĂ©lations immĂ©diates et directes entre un systĂšme phonologique et la structure d’une sociĂ©tĂ© ou d’un niveau de civilisation donnĂ©s. O. Jespersen, dans son Progress in Language (1894), avait tentĂ© de dĂ©montrer qu’il en existe de telles – fort discutables – et que, par exemple, l’élimination des phonĂšmes d’articulation difficile ou la disparition graduelle de l’accent musical accompagnent la montĂ©e des langues vers des niveaux de civilisation plus Ă©levĂ©s. Roman Jakobson, plus prudemment, a cherchĂ© (1936) des causes sociales aux faits de «contagion phonologique», c’est-Ă -dire Ă  la «tendance de maints faits phonologiques [isolĂ©s, telle la prĂ©sence de phonĂšmes palatalisĂ©s], par exemple Ă  faire tache d’huile sur la carte», en liaison avec des facteurs gĂ©ographiques et sociaux.

Morphologie et société

Ce fut longtemps un credo, qu’on empruntait Ă  Meillet, de rĂ©pĂ©ter que «les systĂšmes grammaticaux de deux langues [parce qu’ils forment des ensembles structurĂ©s et «fermĂ©s»] sont impermĂ©ables l’un Ă  l’autre». En fait, Meillet lui-mĂȘme nuançait son affirmation et prĂ©cisait «qu’on ne peut pas dire que tout emprunt phonĂ©tique ou grammatical soit impossible». A Meillet toujours, qui disait qu’il n’y a «pas d’exemple qu’une flexion comme celle de j’aimais-nous aimions ait passĂ© d’une langue Ă  l’autre», les descriptions d’aujourd’hui opposent maints exemples tels que l’adoption par le hongrois d’un futur pĂ©riphrastique du modĂšle allemand: ich werde schreiben ; ou la prĂ©sence en istro-roumain, langue romane, de racines verbales latines telles que durmi (dormir) ou tor face="EU Caron" ă‚«e (tordre, filer) qui se voient affectĂ©es de prĂ©verbes d’origine slave destinĂ©s Ă  marquer l’aspect verbal dit perfectif, catĂ©gorie morphologique inconnue dans les langues romanes: zadurmi , potor face="EU Caron" ă‚«e . Ici aussi, au-delĂ  de ces faits intĂ©ressants mais superficiels quant Ă  l’action de facteurs sociaux sur les phĂ©nomĂšnes linguistiques, le vrai problĂšme serait de pouvoir montrer des corrĂ©lations directes entre une structure socioculturelle, l’existence de dieux jumeaux par exemple, et une structure linguistique, la prĂ©sence du duel opposĂ© au pluriel. De tels faits sont rares, discutables, peu probants.

Syntaxe et société

On pourrait dire la mĂȘme chose en syntaxe, oĂč les emprunts isolĂ©s ne sont pas rares. Ici sans doute, un des faits les plus troublants mais les mieux attestĂ©s, ignorĂ© par Jespersen, bien mis en lumiĂšre par Benveniste, est l’apparition dans de nombreux groupes linguistiques (africains, amĂ©rindiens, sĂ©mitiques, indo-europĂ©ens), Ă  un moment donnĂ© de leur dĂ©veloppement culturel, de la subordonnĂ©e relative. Cette structure complexe s’ajoute, et se substitue dans une large mesure, Ă  des structures beaucoup plus simples dans leur fonctionnement syntaxique, reprĂ©sentĂ©es par la coordination ou parataxe. Chose non moins troublante, le monĂšme fonctionnel de subordination (un pronom relatif) est nĂ© chaque fois, sĂ©parĂ©ment, d’un dĂ©monstratif. Il y aurait lĂ  un bel exemple de besoin culturel – l’élaboration d’une pensĂ©e plus complexe – crĂ©ant son outil linguistique spĂ©cifique.

2. L’ensemble des recherches sociolinguistiques

Sociologie du langage

Si l’on situe l’ensemble aussi vague qu’hĂ©tĂ©rogĂšne de travaux qu’on qualifie de sociolinguistiques par rapport Ă  la linguistique gĂ©nĂ©rale, il est clair qu’une grande partie d’entre eux en sont trĂšs Ă©loignĂ©s. Ils ne prennent, parfois, en considĂ©ration aucun fait linguistique plus prĂ©cis que le simple nom de la langue parlĂ©e par tel groupe, et ne font pratiquement jamais rĂ©fĂ©rence Ă  quelque thĂ©orie grammaticale que ce soit, ni aux problĂšmes thĂ©oriques sur lesquels travaillent aujourd’hui les linguistes (organisation des systĂšmes linguistiques, formalisation des grammaires, rapports entre syntaxe et sĂ©mantique...). Aussi aurait-on pu leur conserver l’appellation ancienne de sociologie du langage.

MalgrĂ© l’intĂ©rĂȘt de principe que les Ă©lĂšves de Saussure, et notamment A. Meillet, dĂ©claraient porter Ă  la «nature sociale» de la langue, linguistique et sociologie sont restĂ©es, ici, jusqu’à ces derniers temps, trĂšs Ă©trangĂšres l’une Ă  l’autre; on ne voit guĂšre que M. Cohen pour s’ĂȘtre vraiment penchĂ© sur le problĂšme, mais son livre MatĂ©riaux pour une sociologie du langage (1956) dresse surtout un catalogue programmatique, et c’est aux États-Unis que les diffĂ©rents domaines qu’il Ă©numĂšre seront explorĂ©s. LĂ -bas, d’ailleurs, le Français A. Martinet, qui s’intĂ©resse Ă  la diversitĂ© linguistique, joue un rĂŽle certain comme maĂźtre de U. Weinreich, dont le livre Languages in Contact (1951) est un des premiers textes importants oĂč un linguiste thĂ©oriquement armĂ© se prĂ©occupe de l’influence des conditions extralinguistiques sur les structures linguistiques elles-mĂȘmes. Cet auteur sera le maĂźtre de W. Labov, figure centrale des recherches sociolinguistiques, dont il explore toutes les grandes directions sans jamais cesser de se dĂ©finir comme linguiste. Mais ce sont les travaux menĂ©s en Inde d’abord, puis en Afrique, dans les nations nouvellement indĂ©pendantes, oĂč les politiques linguistiques se heurtaient Ă  des situations mal connues, qui vont donner le premier grand essor aux recherches sur les rapports entre langage et sociĂ©tĂ©, rapports pensĂ©s le plus souvent sous le mode de la causalitĂ©, parfois rĂ©ciproque, entre deux entitĂ©s bien distinctes. On s’intĂ©resse, de façon gĂ©nĂ©rale, Ă  la covariation du langage et du social, les uns traitant la sociĂ©tĂ© comme un cadre dĂ©terminant pour la langue, les autres prenant appui sur les usages sociaux et fonctions sociales de la langue pour Ă©clairer la structure sociale. On considĂšre surtout les facteurs sociaux majeurs et leur interaction avec les langues et les dialectes; on Ă©tudie le dĂ©clin et l’assimilation des langues minoritaires, l’apparition d’un bilinguisme stable, la standardisation d’une langue devenue nationale.

La diversité linguistique dans une communauté

Un des premiers domaines explorĂ©s a Ă©tĂ© la diversitĂ© linguistique: description des sociĂ©tĂ©s complexes d’Asie du Sud-Ouest (travaux de Gumperz), par exemple, oĂč il est trĂšs frĂ©quent de rencontrer plusieurs langues distinctes, et parfois nullement apparentĂ©es, dans ce qu’on doit pourtant considĂ©rer comme une communautĂ© unique, sur la base de la densitĂ© des relations sociales, et des dĂ©coupages administratifs et politiques. Les situations de multilinguisme, multidialectalisme, ou simplement de bilinguisme, posent des questions difficiles, dues souvent aux relations hiĂ©rarchiques complexes entre les idiomes vernaculaires, les langues standards rĂ©gionales et la langue standard nationale officielle – contradictions Ă©troitement liĂ©es aux problĂšmes de la structure sociale (castes, par exemple). De lĂ  un nombre considĂ©rable de recherches portant sur la typologie des situations linguistiques; sur les attitudes sociales envers la langue; sur la planification linguistique et toute autre application Ă  l’éducation. C. Ferguson, J. Gumperz et J. Fishman notamment ont avancĂ© des concepts descriptifs devenus d’usage courant: distinction entre bilinguisme et diglossie (situation d’inĂ©galitĂ© sociale et institutionnelle entre deux langues coexistant dans une mĂȘme communautĂ©, un cas bien connu Ă©tant le rapport entre arabe classique et arabe dialectal; mais existe-t-il des bilinguismes absolument Ă©galitaires?); notion de rĂ©pertoire verbal d’une communautĂ©, reprĂ©sentant l’ensemble de ses ressources linguistiques spĂ©cifiques, alors que les limites de l’emploi d’une langue donnĂ©e ne coĂŻncident pas nĂ©cessairement avec celles d’un groupe social ou national; concept de patriotisme linguistique utilisĂ© d’abord pour dĂ©crire le rapport Ă  leur langue d’origine des communautĂ©s d’immigrants aux États-Unis, etc.

Ces travaux ont montrĂ© que, contrairement Ă  une image courante, c’est l’unilinguisme et l’homogĂ©nĂ©itĂ© linguistique qui sont l’exception et le bilinguisme (ou multilinguisme) la rĂšgle. Ils ont fait apparaĂźtre, Ă©galement, qu’il n’y a pas de lien nĂ©cessaire entre la parentĂ© structurale des langues en cause et l’unification de la communautĂ©: l’hindi et l’urdu, les deux langues standards en concurrence dans le nord de l’Inde, sont grammaticalement trĂšs proches, comme le sont en Yougoslavie le serbe et le croate, mais leurs locuteurs respectifs les considĂšrent dans l’un et l’autre cas comme des langues sĂ©parĂ©es (ce qui va jusqu’à affecter l’intelligibilitĂ© mutuelle); en revanche, bien des Alsaciens de langue maternelle germanique considĂšrent le français comme leur langue.

Les expĂ©riences de psychologie sociale de W. Lambert sur l’évaluation sociale des langues par des bilingues du QuĂ©bec ont apportĂ© des prĂ©cisions nouvelles sur les attitudes envers le langage, d’oĂč il ressort, par exemple, que les locuteurs de variĂ©tĂ©s linguistiques socialement et politiquement dominĂ©es partagent souvent inconsciemment le jugement nĂ©gatif portĂ© sur leur langue propre par des locuteurs de la langue dominante. La communautĂ© linguistique n’apparaĂźt plus alors comme un ensemble de locuteurs usant des mĂȘmes formes linguistiques, mais reconnaissant la mĂȘme norme linguistique ce que confirment, dans une tout autre situation, les travaux de W. Labov Ă  New York.

Différenciation linguistique et division sociale

L’étude des interactions entre langue et structure sociale s’est particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e au sujet des situations d’unilinguisme, oĂč les diffĂ©rents dialectes repĂ©rables ne sont pas des systĂšmes sĂ©parĂ©s et relativement autonomes mais les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s rĂ©gionales et sociales dont l’ensemble forme la langue commune. Celles-ci ont donnĂ© lieu Ă  la prise en compte d’élĂ©ments linguistiques beaucoup plus prĂ©cis. C’est W. Labov qui renouvelle ces questions, dans son travail sur un changement phonĂ©tique en cours de rĂ©alisation dans un dialecte rĂ©gional de l’amĂ©ricain (dans l’üle de Martha’s Vineyard, 1962); par une observation directe de la langue et de la communautĂ©, il dĂ©montre qu’on ne peut saisir ni expliquer l’évolution en question sans la relier Ă  des «motivations sociales» clairement identifialbes. Il ruine par lĂ  les prĂ©tentions de la linguistique diachronique Ă  rendre compte de l’évolution linguistique par la seule «causalitĂ© structurale» (dĂ©sĂ©quilibres internes aux systĂšmes phonologiques), tout en transformant la pratique dialectologique par l’intervention d’une analyse sociologique permettant de corrĂ©ler des aspects de la structuration sociale (position, mobilitĂ© et espĂ©rances sociales des locuteurs) et la distribution d’une variable linguistique dont les locuteurs n’ont pas mĂȘme conscience. L’étude de la covariation systĂ©matique entre Ă©lĂ©ments linguistiques et facteurs sociaux tels que l’ñge, le sexe ou la classe socio-Ă©conomique des locuteurs, et parfois Ă©galement des interlocuteurs, donna lieu Ă  nombre de recherches. R. Brown et A. Gilman examinent la distribution et la signification sociale de l’emploi des pronoms «tu» et «vous» (et leurs Ă©quivalents dans diverses langues), qu’ils nomment «les pronoms du pouvoir et de la solidarité». On voit surtout apparaĂźtre les grandes enquĂȘtes de dialectologie urbaine inaugurĂ©es par l’ouvrage de W. Labov sur la stratification sociale de l’anglais dans la ville de New York (1966), bientĂŽt suivi de travaux du mĂȘme type sur Detroit, Chicago, MontrĂ©al ou Norwich. À partir d’une trĂšs vaste enquĂȘte par interviews auprĂšs d’un Ă©chantillon alĂ©atoire (construit par des sociologues) de la population du Lower East Side, il examine la distribution sociale de variables phonologiques (comme la prononciation du r et du th ) et Ă©tablit la covariation des donnĂ©es linguistiques et des donnĂ©es sociales Ă  l’échelle d’une communautĂ© si large que rien de tel ne paraissait possible. Ce type d’enquĂȘte fondĂ©e sur une sociologie stratificationnelle et quantitative ne permet pas l’observation de la langue parlĂ©e spontanĂ©ment entre locuteurs de la communautĂ©, mais elle dĂ©montre la possibilitĂ© d’utiliser la variation linguistique comme indice sensible Ă  de nombreux processus sociaux; Labov montre, par exemple, comment l’insĂ©curitĂ© linguistique des membres de la «lower middle class» (couche infĂ©rieure des classes moyennes) induit des conduites d’hypercorrection qui sont des facteurs de changement linguistique. De façon gĂ©nĂ©rale, ces travaux prouvent ce que chacun Ă©prouve, hormis peut-ĂȘtre certains linguistes, Ă  savoir que la langue n’a pas pour seule fonction sociale la communication, mais des fonctions liĂ©es Ă  la distinction sociale, la hiĂ©rarchisation sociale, et toutes les contradictions sociales.

Dans une tout autre perspective et avec de tout autres mĂ©thodes (expĂ©riences, tests), le psychosociologue B. Bernstein Ă©tudie Ă©galement le langage et les classes sociales. Cherchant Ă  analyser les contraintes que le groupe et les conditions sociales imposent au discours, il a Ă©laborĂ© la fameuse «thĂ©orie des deux codes sociolinguistiques» (code restreint des classes infĂ©rieures, code Ă©laborĂ© des classes supĂ©rieures); il a voulu montrer que l’appartenance Ă  telle classe sociale dĂ©termine des diffĂ©rences dans le dĂ©veloppement cognitif et les modes de pensĂ©e, diffĂ©rences que les façons d’user du langage manifestent et renforcent. Ces thĂšses ayant reçu aux États-Unis une utilisation d’inspiration raciste, W. Labov y a rĂ©pliquĂ© (La Logique de l’anglais non standard ) en illustrant notamment le manque de consistance linguistique de ce genre d’analyses. Dans le mĂȘme sens, Ă©tudiant l’échec de l’apprentissage scolaire de la lecture par les enfants du sous-prolĂ©tariat noir, il dĂ©montre Ă  ceux qui voulaient l’expliquer par les diffĂ©rences structurales entre anglais standard et non standard que «les causes majeures de cet Ă©chec sont les conflits politiques et culturels Ă  l’intĂ©rieur de la classe d’école, conflits symbolisĂ©s par les diffĂ©rences dialectales».

Ethnographie de la communication

Une autre direction des recherches sociolinguistiques se fonde sur l’étude du langage en tant que comportement social et culturel. Les liens entre linguistique et anthropologie sont anciens tant aux États-Unis avec F. Boas et F. Sapir, qu’en Grande-Bretagne avec B. Malinowski et J. R. Firth. Il n’est pas Ă©tonnant que ce soit un anthropologue. D. Hymes, qui ait le premier proposĂ© explicitement de complĂ©ter la classique linguistique de «la langue» par une linguistique de l’utilisation de la langue: une linguistique de la parole en tant que celle-ci est, comme la langue, un systĂšme gouvernĂ© par des rĂšgles, une vĂ©ritable compĂ©tence de communication dont la description et l’analyse relĂšvent de ce qu’il a appelĂ© une ethnographie de la parole et, plus gĂ©nĂ©ralement, si l’on y inclut des aspects non verbaux (indices paralinguistiques, gestes), une ethnographie de la communication . La compĂ©tence de communication est dĂ©finie comme «ce que le locuteur a besoin de savoir pour communiquer effectivement dans des contextes culturellement significatifs», la notion centrale Ă©tant «la qualitĂ© des messages verbaux d’ĂȘtre appropriĂ©s Ă  une situation, c’est-Ă -dire leur acceptabilitĂ© au sens le plus large» (J. Gumperz et D. Hymes). L’unitĂ© de base de cette Ă©tude ethnographique est l’acte de discours ou acte de parole (speech event ), dont on isole certains types spĂ©cifiques comme les conduites linguistiques routinisĂ©es (salutations, politesse) ou les «genres» de l’art verbal dans un contexte culturel donnĂ©, comme les «échanges ritualisĂ©s d’insultes», analysĂ©s par W. Labov dans la communautĂ© des adolescents de Harlem; on cherche Ă  dĂ©crire le systĂšme des principes, des stratĂ©gies et des valeurs qui guide la production et l’interprĂ©tation du «sens social» des actes de parole dans un cadre culturel et social donnĂ©. Les descriptions empiriques particuliĂšres se sont multipliĂ©es: elles portent sur les sociĂ©tĂ©s les plus diverses du monde entier (Philippines ou Burundi, mais aussi NorvĂšge), tandis que D. Hymes ou S. Ervin-Tripp tentaient de formuler un cadre thĂ©orique, pour l’établissement de rĂšgles du comportement linguistique, en s’inspirant d’abord du modĂšle structural puis du modĂšle gĂ©nĂ©ratif, sans rĂ©sultats trĂšs convaincants.

Analyse du discours

Ces recherches sur la structure et les fonctions de l’activitĂ© de parole se rĂ©clament de la tradition de B. Malinowski, qui avait soulignĂ© la fonction pragmatique du langage dans les sociĂ©tĂ©s primitives (par opposition Ă  la fonction rĂ©fĂ©rentielle toujours privilĂ©giĂ©e par les linguistes). Ce n’est peut-ĂȘtre pas une simple coĂŻncidence si leur dĂ©veloppement est concomitant avec celui de la philosophie du «langage ordinaire» illustrĂ©e par les travaux de J. Austin (lui-mĂȘme hĂ©ritier de Malinowski, par l’intermĂ©diaire de J. R. Firth) et Searle sur les actes illocutoires, et avec l’essor consĂ©cutif de tout le courant linguistique intĂ©grant la pragmatique Ă  la sĂ©mantique, auquel on peut rattacher les prĂ©occupations des thĂ©oriciens de la sĂ©mantique gĂ©nĂ©rative comme G. Lakoff sur les «postulats de conversation» et les prĂ©supposĂ©s situationnels. Mais ce rapprochement ne doit pas cacher la distance entre l’examen intuitif des «actes de langage» (speech acts ) et l’étude empirique des «actes de parole» conçue essentiellement dans le cadre d’un Ă©change interactionnel entre deux locuteurs spĂ©cifiĂ©s.

L’attention portĂ©e Ă  l’acte mĂȘme de communication verbale entre interlocuteurs a permis de faire passer la conversation au premier plan de l’étude sociolinguistique; c’est sur ce terrain que se fait l’apport des nouvelles tendances de la sociologie amĂ©ricaine: interactionnisme (E. Goffman), ethnomĂ©thodologie (H. Garfinkel) et toutes les formes de microsociologie quantitative des stratificationnalistes. L’étude de l’utilisation du langage dans l’«interaction conversationnelle» va ĂȘtre poussĂ©e beaucoup plus en dĂ©tail et de façon plus systĂ©matique. H. Sacks et E. Schegloff, Ă©tudiant par exemple des enregistrements de dĂ©buts ou de fins de conversations tĂ©lĂ©phoniques, ou les phĂ©nomĂšnes de reprises et d’autocorrection dans la conversation naturelle, ont les premiers dĂ©gagĂ© et commencĂ© Ă  Ă©clairer quelques problĂšmes fondamentaux. S’intĂ©ressant Ă  la structure sociale de l’activitĂ© de conversation (ils parlent de «syntaxe sociale»), ils analysent notamment les principes d’enchaĂźnement des Ă©noncĂ©s dans la conversation, cherchant Ă  poser des rĂšgles d’enchaĂźnement. Ces travaux portent sur des aspects de l’«interaction conversationnelle» et jamais sur une conversation tout entiĂšre; le contexte social n’est pas analysĂ©. En revanche, D. Fanshel et W. Labov consacrent un ouvrage Ă  l’étude complĂšte d’une conversation de quinze minutes entre une psychothĂ©rapeute et sa patiente. Partant d’une dĂ©finition sociale de la situation, ils mĂšnent une analyse complĂšte du matĂ©riel linguistique et tentent d’étendre la thĂ©orie linguistique au-delĂ  du cadre de la phrase jusqu’à la conversation comme un tout. Distinguant entre «ce qui est dit» et «ce qui est fait», ils mettent au jour la structure hiĂ©rarchique des propositions et des «actes de langage»: l’enchaĂźnement conversationnel ne doit pas ĂȘtre cherchĂ© au seul niveau des Ă©noncĂ©s de surface mais Ă  celui d’actes de langages abstraits (demandes, assertions, refus), les deux plans Ă©tant reliĂ©s par des rĂšgles d’interprĂ©tation et de production.

Linguistique variationniste

Tous ces travaux se proposent des objectifs diffĂ©rents de ceux de la linguistique courante. Mais on classe encore dans l’ensemble sociolinguistique des recherches qui ne se prĂ©occupent pas de la structure sociale mais seulement des structures linguistiques pour peu que leur objet spĂ©cifique impose une enquĂȘte de terrain et la considĂ©ration des variations: dialectologie, gĂ©ographie linguistique, pidginisation et crĂ©olisation, branches reconnues de la linguistique mais dĂ©laissĂ©es par les thĂ©oriciens. Ces champs marginalisĂ©s ne doivent cependant pas ĂȘtre confondus avec les recherches qui nous paraissent relever de la sociolinguistique comme discipline: celles qui se donnent, par dĂ©finition et en pratique, l’objectif mĂȘme de la linguistique gĂ©nĂ©rale; l’étude scientifique de la langue, la construction de grammaires formalisĂ©es, et qui, refusant de le faire au prix de l’appauvrissement considĂ©rable de l’objet, la langue, reconnaissent la nĂ©cessitĂ© de la rĂ©flexion sociologique pour atteindre cet objet dans son intĂ©gralitĂ© et dans son intĂ©gritĂ©. La sociolinguistique, prise en ce sens restrictif, est parfois appelĂ©e linguistique variationniste, car c’est l’attention aux variations qui la caractĂ©rise immĂ©diatement; toutefois, l’étude de variations n’en relĂšve que si elle se fait dans le cadre d’une thĂ©orie linguistique armĂ©e d’une sociologie, ce qui est loin d’ĂȘtre le cas de toutes les recherches de terrain.

3. La sociolinguistique en tant que linguistique

Cette sociolinguistique concurrente de la linguistique classique se dĂ©veloppe depuis une dizaine d’annĂ©es (recherches de C. J. Bailey, de G. et D. Sankoff) Ă  partir des travaux de W. Labov. «Notre objet d’étude, Ă©crit ce dernier, est la structure et l’évolution du langage au sein du contexte social formĂ© par la communautĂ© linguistique. Les sujets considĂ©rĂ©s relĂšvent du domaine appelĂ© ordinairement linguistique gĂ©nĂ©rale (phonologie, morphologie, syntaxe et sĂ©mantique), ainsi que les problĂšmes thĂ©oriques que nous soulevons: la forme des rĂšgles linguistiques, leur combinaison en systĂšmes, la coexistence de plusieurs systĂšmes et l’évolution dans le temps de ces rĂšgles et de ces systĂšmes. S’il n’était pas nĂ©cessaire de marquer le contraste entre ce travail et l’étude du langage hors de tout contexte social, je prĂ©fĂ©rerais dire qu’il s’agit tout simplement de linguistique.»

L’objet et les donnĂ©es de la linguistique

La sociolinguistique mĂšne, dans sa pratique mĂȘme, une polĂ©mique de nature Ă©pistĂ©mologique avec la linguistique contemporaine, dont elle adopte pourtant le cadre formel, Ă  partir des questions suivantes portant sur l’intĂ©gralitĂ© et sur l’intĂ©gritĂ© de l’objet de la science linguistique: la variation appartient-elle Ă  la structure de la langue? Une enquĂȘte excluant la variation peut-elle produire un objet qui ne soit pas un simple artefact?

Le dialectologue suisse A. Gauchat, Ă©tudiant en 1906 L’UnitĂ© phonĂ©tique dans le patois d’une commune , concluait que cette unitĂ© y Ă©tait nulle et que pourtant on n’y rencontrait rien d’individuel, les variations Ă©tant rĂ©guliĂšrement distribuĂ©es selon l’ñge et le sexe. Il avait remarquĂ© aussi que si deux personnes enquĂȘtaient sĂ©parĂ©ment au mĂȘme lieu, elles obtenaient des rĂ©sultats diffĂ©rents. Il faudra plus d’un demi-siĂšcle pour que des linguistes tirent des conclusions thĂ©oriques de ces deux faits: les variations linguistiques ne sont pas (ou: pas toutes) individuelles, mais «socialement instituĂ©es» et elles sont observables Ă  l’enquĂȘte sociologique; les faits observables sur lesquels doit se construire l’étude scientifique de la langue, les «donnĂ©es» linguistiques sont fragiles et modifiĂ©s par l’observation. Car, au mĂȘme moment, F. de Saussure, qui insistait sur le caractĂšre de «fait social», d’«institution sociale» de la langue , posait la distinction langue-parole que toute la linguistique structurale allait entendre comme une injonction Ă  nĂ©gliger toutes les variations, comme individuelles et, donc, hors systĂšme, tandis que l’unitĂ© de la langue dans une communautĂ© semblait aller de soi. Cette sociologie implicite du consensus social semble dominer toute la linguistique moderne. Reprenant Ă  sa maniĂšre l’opposition saussurienne, Chomsky fonde la thĂ©orie et la pratique de la grammaire gĂ©nĂ©rative, qui est la linguistique dominante aux États-Unis dans les annĂ©es oĂč se constitue la position sociolinguistique, sur l’affirmation que «l’objet premier de la linguistique est un locuteur-auditeur idĂ©al appartenant Ă  une communautĂ© linguistique complĂštement homogĂšne». L’idĂ©alisation en question est considĂ©rĂ©e comme la condition mĂȘme du caractĂšre scientifique de la linguistique. La sociolinguistique ne discute pas la nĂ©cessitĂ© d’abstraire, caractĂ©ristique de toute science, mais elle conteste radicalement que l’idĂ©alisation chomskyenne soit l’abstraction nĂ©cessaire Ă  la linguistique pour construire son objet, qui en est, tout au contraire, appauvri, mutilĂ©, dĂ©formĂ©. Car toute communautĂ© est nĂ©cessairement hĂ©tĂ©rogĂšne et la langue est structurĂ©e-structurante de cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©: la grammaire, serait-elle celle d’un seul locuteur-auditeur, est structuralement hĂ©tĂ©rogĂšne et intĂšgre la variabilitĂ© en tant qu’elle est gouvernĂ©e par des rĂšgles. Ainsi la sociolinguistique n’oppose pas Ă  la linguistique un objet «concret» contre un objet «abstrait», l’empirie contre la thĂ©orie; mais elle s’impose que les faits construits par abstraction demeurent des faits constatables.

L’exigence d’homogĂ©nĂ©itĂ© entraĂźne une consĂ©quence trĂšs forte pour la pratique de la linguistique: l’abandon de toute observation du langage qui propose inĂ©vitablement l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© (la variation) Ă  l’intĂ©rieur de la mĂȘme langue. Les structuralistes pratiquaient l’observation avec prudence, se contentant d’interroger un ou deux «informateurs» Ă  qui on demandait une neutralisation de leurs particularitĂ©s. Chomsky radicalise la mĂ©thode: les donnĂ©es de la linguistique, ce sont les jugements portĂ©s par les locuteurs natifs sur l’appartenance des phrases qu’on leur propose Ă  la grammaire de la langue. C’est l’intuition qui est censĂ©e juger, et chargĂ©e donc d’homogĂ©nĂ©iser la langue. La sociolinguistique rĂ©plique que la rĂ©alitĂ© sociale de la langue et l’existence, en particulier, d’une langue lĂ©gitime Ă©crite enseignĂ©e normativement laissent penser qu’il risque de s’agir davantage de l’intuition de la norme que de l’intuition de la langue parlĂ©e dans la communautĂ©; si un jugement de ce type se rĂ©vĂšle nĂ©cessaire, les modalitĂ©s sociales devraient en ĂȘtre sĂ©vĂšrement contrĂŽlĂ©es, la procĂ©dure excluant de toute façon toute enquĂȘte sur un dialecte dominĂ©. D’ailleurs, la solution Ă©tait insuffisante: les locuteurs natifs varient dans leurs jugements. En consĂ©quence, le linguiste en est rĂ©duit Ă  ne retenir que ses propres jugements, dont il affirme qu’ils reprĂ©sentent «son dialecte» (ce qui a pour premier effet de limiter la linguistique Ă  l’étude des langues maternelles des linguistes). Un des grands problĂšmes actuels de cette linguistique est que la discussion ne peut mĂȘme pas s’engager entre orthodoxes et dissidents du chomskysme, chaque camp rejetant les «donnĂ©s» sur lesquelles l’autre fonde son argumentation, bien que, d’un point de vue sociolinguistique, les uns et les autres soient locuteurs du mĂȘme «dialecte universitaire» de l’anglais...

L’enquĂȘte

La sociolinguistique se construit sur le refus d’une pratique aussi aveuglĂ©e sur elle-mĂȘme. Elle constate que l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© linguistique est hiĂ©rarchisĂ©e et insĂ©parable des divisions et rapports de forces sociaux. DĂ©sireuse d’étudier la langue, elle recourt Ă  l’observation directe de l’activitĂ© linguistique entre membres de la communautĂ©, mais elle sait que l’observation elle-mĂȘme n’est pas une technique neutre et qu’elle peut modifier l’observable. Elle tente d’avancer une vĂ©ritable thĂ©orie de l’enquĂȘte, menant une double analyse sociologique: sur l’observable et sur l’observation elle-mĂȘme, objectivant la position sociale de l’observateur quant Ă  la langue et contrĂŽlant ainsi la relation d’enquĂȘte elle-mĂȘme; on obtient des donnĂ©es socialement spĂ©cifiĂ©es quant Ă  leurs conditions de production.

La variation

La linguistique reconnaĂźt l’existence de variations historiques, gĂ©ographiques, sociales et stylistiques : mais elle prĂ©tend Ă©udier un niveau de langue invariant. À Martha’s Vineyard, Ă  New York, Labov montre que les variations sociales de la langue sont aussi structurĂ©es linguistiquement que socialement; il dĂ©montre aussi que les autres variations relĂšvent Ă©galement de la socialisation incontournable de la langue. Ses Ă©tudes quantitaives prouvent que la variation stylistique est l’expression d’une relation sociale: elle est liĂ©e au degrĂ© de «surveillance» que le locuteur porte Ă  son propre langage, surveillance qui traduit le poids de la norme linguistique selon les conditions sociales de production du discours; ainsi le style non surveillĂ© n’apparaĂźt qu’entre Ă©gaux linguistiques, et l’intervention d’un enquĂȘteur fait aussitĂŽt varier le style. Ces constatations ont conduit Labof Ă  une enquĂȘte trĂšs diffĂ©rente de son travail sur la stratification sociale de la langue: l’étude de la langue vernaculaire des bandes d’adolescents noirs de Harlem (Le Parler ordinaire ). Ce vernaculaire (dialecte propre des Ă©gaux, unistyle par dĂ©finition) impose la disparition de tout enquĂȘteur Ă©tranger au groupe et le recours Ă  un observateur-participant qui recueille les donnĂ©es. Ce matĂ©riel lui permet de mettre en Ă©vidence un fait ignorĂ©, et notamment par ceux qui prĂ©tendent observer leur propre dialecte par introspection: quand on neutralise tous les paramĂštres sociaux, contextuels et individuels de la variation, on rencontre encore au sein d’un mĂȘme dialecte unistyle une variation inhĂ©rente systĂ©matique, prĂ©sente donc dans n’importe quel objet d’étude linguistique. Labov en propose un traitement formel par des rĂšgles variables s’intĂ©grant dans le systĂšme de rĂšgles transformationnelles de la grammaire gĂ©nĂ©rative, et fondĂ©es sur un traitement probabiliste des donnĂ©es quantitatives. Ce modĂšle peut dĂ©crire toutes les sortes de variations, comme le montre Labov qui l’applique aussi bien au changement linguistique qu’à l’étude de l’acquisition du langage, forme par excellence et pourtant mĂ©connue du changement linguistique et de la variation. La variation inhĂ©rente met au premier plan un problĂšme trĂšs gĂ©nĂ©ral: le rapport entre grammaire de l’auditeur et grammaire du locuteur; la variation inhĂ©rente est sans doute le lien entre les deux, la trace permanente de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de la langue commune au sein de la relativitĂ© homogĂ©nĂ©itĂ© de la langue propre du locuteur. C’est une des tĂąches de la linguistique que de construire des grammaires proposant des solutions Ă  ce problĂšme, de mĂȘme qu’elle doit Ă©tudier les rapports structuraux entre tous les diffĂ©rents sous-systĂšmes de la langue.

Perspectives

Les travaux de Labov ont permis Ă  la sociolinguistique de se fonder comme linguistique. Tous les domaines de la discipline lui sont ouverts, et notamment la sĂ©mantique oĂč la part croissante des recherches pragmatiques et l’intĂ©rĂȘt portĂ© au discours favorisent la prise en considĂ©ration de ses thĂšses propres. Il lui reste Ă  assurer son fondement sociologique. La sociolinguistique s’est dĂ©veloppĂ©e aux États-Unis en empruntant successivement et parfois simultanĂ©ment Ă  toutes les Ă©coles de la sociologie amĂ©ricaine. Les propositions sur la sociologie du langage avancĂ©es par P. Bourdieu dans le cadre gĂ©nĂ©ral de sa sociologie des biens symboliques pourraient fournir la base de la thĂ©orisation nĂ©cessaire : il montre que la langue non spĂ©cifiĂ©e de la linguistique est toujours prĂ©construite, dominĂ©e par la langue lĂ©gitime , que la compĂ©tence linguistique peut ĂȘtre pensĂ©e socialement comme capital symbolique , que les variations doivent ĂȘtre rapportĂ©es au marchĂ© des biens linguistiques et Ă  la violence symbolique qui prĂ©side Ă  son Ă©conomie; le concept d’habitus linguistique (systĂšme de dispositions socialement structurĂ©es et structurantes, qui rĂšgle l’acquisition et l’utilisation du langage) paraĂźt nĂ©cessaire Ă  tout traitement sociolinguistique du rapport entre la grammaire mise en Ɠuvre dans l’audition et la grammaire mise en Ɠuvre dans la locution par un mĂȘme sujet.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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